QUATRIÈME
CONFÉRENCE[1].
Séance du 11
septembre 1867.
Première partie : le goût du beau
MESSIEURS,
S’il y a un nom sur la terre qui domine tous les noms,
une pensée qui domine toutes les pensées, une consolation, une espérance
supérieures â toutes les consolations et à toutes les espérances, c’est le nom
et la pensée de la Providence ! N’est-ce pas, en effet, à la Providence que
notre esprit remonte dans toutes les circonstances où la terre ne lui suffit
pas, ou ne lui suffit plus? dans l’avenir et le passé comme dans le présent?
C’est que la Providence, l’étymologie de son nom le dit, est
le pouvoir qui prévoit et qui pourvoit.
Qui voit nos besoins et qui pourvoit à leur satisfaction. La Providence, c’est
le cœur maternel de Dieu !
Eh bien, la salle d’asile, c’est le cœur maternel de l’éducation.
Comme la Providence, elle prévoit les besoins des petits enfants qui lui sont
confiés, et y pourvoit dans la plus large mesure.
Quand je dis la salle
d’asile, il est bien entendu que je ne parle pas des pierres, de la matière
; je parle de l’esprit de la salle d’asile,
du cœur de la salle d’asile, de l’institution
morale, de ses vues, du but qu’elle se propose d’atteindre. La salle d’asile
doit prévoir les besoins de l’enfance et y pourvoir, parce que, je le répète,
elle est la période maternelle de l’éducation.
Mais vos écoles ne touchent-elles pas de bien près à
la salle d’asile? Ne lui sont-elles pas en quelque sorte contiguës ? Et dans ce
cas, n’est-il pas très-utile et très-désirable que vos écoles, elles aussi, se
modelant un peu sur la Providence, pourvoient aux besoins de vos jeunes élèves
?
Poser la question, c’est y répondre affirmativement.
Ces besoins, vous le savez, sont d’autant plus nombreux
que les enfants sont plus jeunes ; ou du moins, s’ils ne sont pas plus nombreux
qu’à un autre âge, ils réclament plus de soins de la part de l’instituteur, car
les petits enfants n’y peuvent pourvoir par eux-mêmes. Voilà justement pourquoi
la séparation des âges est d’une nécessité visible. Quand les petits sont mêlés
aux grands dans une classe, comme on a trop souvent l’imprévoyance de le faire,
l’instituteur ne pouvant suffire à des devoirs trop variés, se voit forcé de
sacrifier les uns aux autres. Et tout en souffre notablement, la classe, les
enfants, l’instituteur lui-même plus qu’il ne pense.
Les besoins des enfants, quel que soit leur âge, sont de
trois ordres différents :
Ceux du corps, ou les besoins physiques ; ceux-là mêmes
dont les maîtres se préoccupent le moins, quoique ce soit des besoins physiques
que partent les premières et les plus impérieuses sollicitations.
Puis ce sont les besoins de l’intelligence, de ce
jeune et mobile esprit qui ne sait rien; et demande à tout savoir.
Enfin les besoins de l’âme, créée pour aimer, et qui le
manifeste visiblement par ses tendresses, ses désirs, ses joies et ses craintes
même. Je ne puis traiter à fond, dans une conférence, un sujet qui fournirait
la matière de plusieurs volumes.
Je suis donc obligée de me restreindre au temps qu’il m’est
donné, et de m’en tenir pour ces trois ordres de besoins à des indications
sommaires, dont vos esprits exercés, secondés par le dévouement de vos cœurs, tireront
facilement les conséquences pratiques.
Les sentiments ont une valeur immense dans la direction
de notre conduite, et l’accomplissement de notre existence. C’est en eux que
tout se résume. Cette vérité a été constatée par un illustre et vénérable
maître, le P. Girard, de Fribourg, quand il a dit : Les mots pour les pensées, les pensées pour le coeur et la vie.
Rien de plus vrai, et vous le constaterez vous-mêmes si
vous vous donnez la peine d’observer : partout, sans exception, on pense et l’on
agit comme on aime. Il existe un proverbe, et vous savez que les proverbes sont
la sagesse des nations, qui est une répétition variée de cette vérité : «
Dis-moi qui tu fréquentes (c’est‑à-dire qui tu aimes) et je te dirai qui tu es.
» Et encore tous les jours ne peint-on pas un homme quand on dit : « Il aime sa
famille ; » « il aime l’honneur; » ou bien : « Il aime le plaisir ; » « il
aime à boire. » Aimer, c’est donc être, et dire ce que l’on aime, c’est dire ce
que l’on fait.
Ne perdez pas de temps, alors, pour apprendre à vos élèves
à aimer ce qui est beau, bon, élevé, généreux, noble. Et enseignez-le par le
seul moyen qui soit vraiment persuasif : en prouvant, par vos actes, que vous l’aimez
aussi vous-mêmes.
Quant aux besoins de l’intelligence, quelque nombreux
qu’ils paraissent, ils sont tous contenus dans ce seul mot : Apprendre ! Oh non pas, bien sûr !
apprendre avec larmes, fatigue et ennui, comme on y oblige d’ordinaire les
enfants; mais apprendre naturellement, gaiement, avec attrait et plaisir, comme
le petit oiseau, sortant du nid, apprend à voler ; comme l’enfant qui naît
apprend, par un secours divin et un libre penchant, à saisir le sein de sa
mère. Si le bonheur de connaître, de posséder, est plus grave et convient mieux
â l’homme fait, le plaisir d’apprendre, de découvrir, est plus vif, et convient
admirablement à l’enfance.
Ici, je demande la permission d’ouvrir une parenthèse.
Un journal, d’ailleurs très bienveillant pour moi, en reproduisant
l’analyse d’une de mes conférences, m’a fait dire qu’il fallait amuser les enfants. Je ne crois pas avoir
prononcé ce mot ; si je l’avais dit, mon expression aurait trahi ma pensée.
Non, il ne faut pas amuser les enfants
; il faut les intéresser. Il ne faut
pas faire de l’école un lieu d’amusement, mais un lieu de travail sans efforts,
sans tristesse ; au contraire, plein de charme et d’intérêt, ce qui est
beaucoup plus facile que certaines personnes ne le pensent. J’ai été pendant
neuf années institutrice de salle d’asile : et à ceux qui prétendraient que les
enfants ne peuvent trouver de charme au travail, j’aurais le droit de répondre
: Vous ne connaissez pas les choses dont vous parlez. Il faut donc attirer les
enfants au travail, non par l’espoir d’une récompense ou la crainte d’une
punition, mais par les ressources que le travail contient en lui-même. Cet intérêt
ne peut être confondu avec l’amusement. L’un est la vie de l’esprit, l’autre n’en
est que la fantaisie.
Je ne m’étendrai pas sur les diverses branches d’enseignement
donné dans les écoles. Je ne vous dirai qu’un mot d’une occupation usitée dans
les salles d’asile et qui plaît particulièrement aux enfants : le dessin.
source de l'image : site Dessin au primaire. |
Quand un enfant ouvre un livre, la première chose qu’il
fait, ce n’est pas de regarder les pages écrites, mais de regarder s’il y a des
images. Pourquoi ce premier mouvement, si général et si certain ? Parce que les
petits caractères noirs des pages ne disent rien à l’enfant qui ne sait pas
lire, tandis que les images, qu’il sache lire ou non, lui disent toujours
quelque chose.
Il y a, dans toutes les organisations jeunes, un
ressort d’une puissance telle qu’aucun autre ne peut lui être comparé. Ce
ressort, dont tout le monde à peu près a su dire du mal, personne que je sache,
n’a songé à en tirer convenablement parti. Oh! ce n’est pas de l’amour-propre
qu’il s’agit ! L’amour-propre est d’une perfidie odieuse : quoi qu’on espère et
s’imagine de lui, il ne fait, en définitive, que des dupes et des victimes. Non,
je veux parler de l’imagination. J’aurais à en parler longtemps si je voulais
vous faire voir la part qu’elle a dans notre vie tout entière. Le temps m’oblige
à m’en tenir au point de vue spécial du dessin.
Cette imagination est si vive, si intense chez le
petit enfant, qu’elle suffit à lui créer non seulement des fantômes qui l’effrayent,
mais les objets les plus riants, les plus conformes à son ambition et à ses
changeants désirs.
Dans les dessins les plus informes, il reconnaît ce qu’il
a déjà vu, ce qu’il éprouve l’envie de voir encore. Je ne me permettrai pas de
vous faire ici le moulin, la maison, le cheval ou le bonhomme des enfants. Le
bonhomme ! Vous le connaissez tous, un rond pour la tête, avec deux points pour
les yeux, un trait vertical pour le nez et un trait horizontal pour la bouche.
Des bâtons en long et en travers pour le corps, les jambes et les bras. Les
doigts représentés aussi par des bidons tout droits et d’une longueur
disproportionnée. Puis, un détail qu’ils n’oublient jamais : la canne et la
pipe. C’est horrible comme dessin ; mais c’est naïf et sincère comme pensée.
Cela fait rire ; et au fond cela touche, parce qu’on y reconnaît l’effort d’une
intelligence à la recherche du vrai.
L’enfant ne voit point les rapports ; il ne sait pas comparer
; il ne sait encore bien qu’une seule chose, se souvenir. Et il aime ses
dessins, parce qu’ils sont, pour sa jeune imagination, la représentation de ce
qu’il a vu, la fixation de ses souvenirs.
C’est cette même fidélité de souvenirs et d’imagination
qui fait tant aimer aux enfants les histoires racontées plusieurs fois. Chaque
récit est un plaisir renouvelé, et si un détail est oublié par le narrateur, l’enfant
l’y rappelle avec une rigoureuse ponctualité, parce qu’il ne veut rien perdre
de ses plaisirs.
Et qu’y a-t-il de plus favorable pour le souvenir que le
dessin ? Si vous voulez donner à vos enfants quelque notion utile, leur faire
quelque description d’objets. Ou d’instruments, leur décrire un pays, une
personne ou une chose quelconque, est-ce que votre parole peindra jamais comme
un tableau, non seulement à l’esprit des enfants, mais au vôtre même ?
M. Dufresne vous le disait dernièrement : Le dessin, c’est une langue. Et j’ajoute
: c’est la plus expressive des langues ! On dit que les oreilles sont le chemin
du cœur : disons aussi que les yeux sont le chemin de l’intelligence.
Voilà, je pense, assez de raisons pédagogiques pour vous
engager à introduire l’étude du dessin dans vos écoles, sans qu’il soit nécessaire
d’appeler votre attention sur les avantages de cet art au point de vue professionnel.
Aujourd’hui, vous le savez, un ouvrier qui ne sait pas dessiner n’est plus qu’un
simple manœuvre. Habituez donc vos élèves à manier le crayon comme la plume.
Apprenez-leur à voir ce qu’ils
regardent, à comparer entre elles les diverses parties des objets, à négliger
les petits détails, qui ne se voient pas à distance, et à s’appliquer aux
proportions, qui seules donnent l’ensemble et la véritable forme. Ayez dans vos
classes beaucoup d’objets variés, beaucoup de choses usuelles à dessiner d’après
nature ; et, en outre, beaucoup d’images, mais de belles et bonnes images, et jamais
de grotesques ni de caricatures ; cela fait dévier le sentiment ! Le grotesque
est une décadence du goût et de la pensée ! Rien ne sera jamais trop beau ni trop élevé pour les enfants. Pour ces esprits encore neufs, ces pages
encore blanches, sur lesquelles il s’agit d’imprimer un prototype de beauté, de
noblesse et de vérité !
Les tableaux auront en outre, pour effet, d’embellir et
d’égayer à peu de frais votre demeure. Cet avantage, auquel on songe trop
rarement, n’est pourtant pas, certes, à dédaigner. Savez-vous à quel point l’influence
du local, l’aspect des objets extérieurs se fait sentir sur la santé, l’esprit,
le caractère ? Si vous ne le savez pas, écoutez ce qu’en dit un livre publié à
la fin du dix-septième siècle, et traduit dans toutes les langues, après avoir
été gardé en portefeuille pendant plus de dix années par l’auteur, qui eut la
rare conscience de le mûrir, de le méditer, de vérifier ses propres assertions pendant
ce long espace de temps :
« Comme le cerveau des
enfants est plus tendre, et que tout leur est nouveau, ils sont vivement
frappés des objets sensibles qui les environnent, et y sont continuellement attentifs.
Ces premières impressions sont si fortes qu’elles forment souvent les mœurs
pour tout le reste de la vie.
« De sorte que, qui serait
assez heureux pour joindre des sensations agréables aux premières instructions
que l’on donne des choses utiles pour les mœurs, ou pour la conduite de la vie;
en un mot, de joindre le bien véritable avec le plaisir, aurait trouvé le
secret de la meilleure éducation; et je ne vois point d’impressions qui y conviennent
mieux que celles que procurent la vue des beautés naturelles, des ouvrages de
la peinture et de l’architecture, la symétrie, les figures et les couleurs.
Comme la vue nous fait rapporter au dehors toutes ses impressions, ses plaisirs
ne nous portent qu’à admirer et aimer les objets, et non pas à nous estimer
nous-mêmes.
« Je voudrais donc que la
première église où l’on porte un enfant fût la plus belle, la plus claire, la
plus magnifique ; qu’on l’instruisit plus volontiers dans un beau jardin ou à
la vue d’une belle campagne, par un beau temps, et quand il serait lui-même
dans la plus belle humeur. Je voudrais que les premiers livres dont il se
servirait fussent bien imprimés et bien reliés; que le maître lui-même, s’il
était possible, fût beau, bien fait de sa personne, propre, parlant bien, ayant
un beau son de voix, un visage ouvert, agréable en toutes ses manières ; et comme
il est difficile de rencontrer ces qualités jointes aux autres plus
essentielles, je voudrais du moins qu’il n’eût rien de choquant. Le peu de soin
qu’on a de s’accommoder en tout ceci à la faiblesse des enfants, fait qu’il
reste à la plupart de l’aversion et du mépris pour toute leur vie de ce qu’ils
ont appris de gens chagrins ou maussades : et que le dégoût des écoles
publiques, quand ce sont de vieux bâtiments qui manquent de lumière et de bon
air, passe jusqu’aux études. »
Voilà ce qu’écrivait en 1675, l’abbé Claude Fleury,
qui était une grande autorité. Mais il y a une autorité plus grande encore que celle-là,
c’est celle de l’expérience. Nous savons tous, pourvu que nous réfléchissions,
que nous nous rendions compte de nos propres impressions, combien un local
sombre, malpropre, mal tenu nous attriste, nous donne d’idées noires. Nous
savons combien la vue d’une personne répulsive nous refoule et nous dispose à
des sentiments hostiles. Et nous savons aussi combien, au contraire, notre cœur
s’épanouit quand un intérieur ou une physionomie nous charme. Est-ce à dire que
les enfants soient exigeants ? difficiles à satisfaire ? Leur faut-il, en fait
de demeures, des palais ? en fait de visages, ces beautés grecques antiques,
dont les lignes pures, arrondies, ne laissent point percer une âme aimante, un
esprit actif ? Non. Ces belles statues, la Vénus de Milo elle-même, cette merveille
de l’antiquité, ne peuvent être comprises de renflant. Ce qu’elles disent, il
ne peut encore l’entendre; ce qu’il comprend et a besoin d’entendre, ces
statues ne le lui disent pas. L’idéal, pour lui, c’est la bonté ! La beauté et
la laideur, pour lui, c’est ce qui monte de l’âme et se réfléchit sur les
traits!...
Puisque j’ai parlé de bonté, laissez-moi vous dire en passant,
messieurs, que lorsque nous serons tous assez bons, nous serons tous parfaits. Alors vous ne viendrez plus
écouter les conseils d’une mère de famille, vous n’en aurez plus besoin. La
bonté est la lumière par excellence. Vous saurez alors aussi bien qu’elle,
mieux qu’elle, ce qui lui reste à vous dire sur le plus impérieux besoin des
enfants ; et, il faut l’avouer, sur celui qui nous gêne et nous importune le
plus : vous avez déjà nommé tout bas, le besoin de mouvement.
[1] 3e série d’instituteurs.
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